Journaliste au Mexique : à vos risques et périls

Recensé comme pays le plus meurtrier face aux journalistes, le Mexique inquiète et fascine pour ses secrets impénétrables. Entre menaces et violences préméditées, les journalistes doivent se faire discrets.


Forbidden stories, une plateforme de protection des données journalistiques. Photo : Forbiddenstories.org

En quête d’un scoop mémorable

Le procès d’El Chapo en 2018, les accusations contre l’ancien président Neito : les scandales de corruption ne manquent pas au Mexique. Les liens entre narcotrafiquants et autorités publiques font l’objet de nombreuses investigations par des journalistes affiliés ou indépendants. Pourtant, la corruption reste importante dans le pays, les reporters qui osent jouer les trouble-fêtes sont souvent éliminés. C’est ce qui est arrivé à Régina Martinez, journaliste mexicaine décédée en 2012 alors qu’elle travaillait sur les liens entre plusieurs cartels de drogue et le gouvernement de l’État de Veracruz.

Ce récit est loin d’être isolé, près de 120 journalistes ont été tués au Mexique depuis 2000, dont 8 rien que pour l’année 2020. Ces chiffres inquiètent les médias mais ne découragent les journalistes qui sont toujours actifs sur le terrain comme à distance, pour démasquer les responsables de la corruption dans le pays. Pour faire face à ce risque d’élimination, un consortium de journalistes internationaux a vu le jour en 2017 afin de protéger les données au fur et à mesure des enquêtes. Ce réseau a permis de protéger les données de Régina Martinez, de rependre le fil de son enquête et de publier les résultats simultanément dans 25 médias sous le nom de « Projet Cartel ».


Un parcours semé d’embuches

Malgré cela, il devient difficile voire impossible pour les journalistes sur le terrain de réaliser leurs enquêtes dans de bonnes conditions. Il y a deux semaines, Jaime Daniel Castaño Zacarías (JDCZ), journaliste indépendant et photographe municipal voit sa vie basculer en 30 minutes. Le 9 décembre, il est envoyé par la mairie pour couvrir un événement dans l’ouest de la ville en moto. Sur le chemin du retour, il trouve deux corps morts le long de la route, il décide de les photographier pour pouvoir les poster sur son site et informer la mairie. Un individu sur place le rejoint et lui demande d’effacer ces images mais JDCZ refuse et quitte les lieux. Il est rattrapé quelques kilomètres plus loin par une voiture, les occupants de cette dernière lui tirent dessus, le tuant sur le coup.

Jaime Daniel Castaño Zacarías, directeur du site PrensaLibreMx et photographe décédé le 9 Décembre 2020. Photo : RSF-ES

Les enquêtes ou sujets tournant autour de la question criminelle sont sèchement étouffées. Cependant, si les groupes armés ou cartels sont souvent responsables de ces crimes, les forces de l’ordre mexicaines sont loin d’être exemplaires. Cette année, trois journalistes mexicains ont été gravement blessés alors qu’ils couvraient des manifestations sévèrement réprimées. Et comme si la police et les cartels n’endiguaient déjà pas assez les investigations journalistiques, la politique s’est invitée à la fête. Lors d’une conférence de presse, le président Andres Manuel López Obrador a menacé publiquement les journalistes.

« Si vous dépassez les bornes, eh bien, vous savez ce qui arrive, n’est-ce pas ? »


Bien que cette phrase ne visait que les journalistes opposés à son gouvernement, cette déclaration a choqué les médias mexicains qui sont les cibles régulières de menaces de morts.

Des résultats à la hauteur

On pourrait penser qu’avec tous ces obstacles, il parait impossible de publier une enquête ou un reportage en entier sur la situation du Mexique. Pourtant, afin de soutenir les médias et continuer d’étendre le travail journalistique au Mexique, un prix a été créé sur les meilleurs productions journalistiques mexicaines. Créé en 2018, le prix Breach/Valdez (en hommage à ces journalistes mexicains décédés) veut récompenser les journalistes qui ont réussi à proposer un travail autour du Mexique, particulièrement dans le domaine des droits de l’Homme. Cette année Alejandra Crail et Jesús Bustamente ont été les lauréats de ce prix ; ce dernier avait réalisé une enquête sur la difficulté à retracer les disparitions soudaines, mais également la corruption du système judicaire et son inaction dans ces disparitions.

Grâce à ces nombreuses publications d’enquêtes et de reportages (souvent en plusieurs langues), le Mexique voit de plus en plus d’informations fuiter sur la corruption de sa société. La population mexicaine s’en réjouit.

Auteur de l’article : Benjamin Jacquet

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