Le transfert de capitale en Indonésie : une fausse bonne idée ?

Avec le ralentissement de l’épidémie depuis plusieurs semaines, le gouvernement relance le projet de déplacer sa capitale. Un projet qui peine à se concrétiser malgré l’urgence de sauver la ville de Jakarta.

Densité de population en Indonésie en 2020 (en personne par km²). Source : OpenStreetMap

Une situation alarmante

Début 2020, la situation sanitaire a interrompu le projet de bâtir une nouvelle capitale, située sur la rive Est de l’île de Bornéo. Cette décision, prise en 2017, fut la conséquence de nombreuses problématiques environnementales et économiques. 40% de Jakarta vit actuellement sous le niveau de la mer et selon plusieurs spécialistes, près du tiers de la ville sera sous les eaux en 2050. Le pays est habitué aux inondations fréquentes et aux crues, mais ces prédictions sont inédites et nécessitent l’évacuation de la population. Ce projet permettrait en outre d’alléger la ville sur le plan économique et administratif, à l’instar de Brasilia au Brésil.

La capitale indonésienne compte aujourd’hui 11 millions d’habitants dont 28 millions avec l’agglomération, une surpopulation croissante qui inquiète le gouvernement. Cette croissance démographique s’accompagne d’un développement économique qui provoque la flambée des prix immobiliers. Il n’est pas rare de voir de plus en plus de bidonvilles et de kampongs, des habitations précaires, au cœur de la ville. Des constats qui ont poussé le président Widodo à entreprendre ce déplacement de capitale, bien que les choses aient peu évolué. Jusqu’à aujourd’hui, seul le bâtiment présidentiel est en phase de construction.

KD's World Tour: Jakarta
Des habitations précaires toujours plus nombreuses dans la ville de Jakarta. Photo : Kevin Dooley (CC-BY)

Un chantier presque irréalisable

Plus de 33 milliards de dollars sont nécessaires à la relocalisation de Jakarta prévue pour 2024, et les investisseurs se font rares. Le montant total a été partagé entre investisseurs publics et privés, une décision qui ne fait pas l’unanimité :

« Ils construisent des bâtiments gouvernementaux, pas des espaces commerciaux. Comment cela va attirer des investissements ? Ça n’a pas de sens. Les investisseurs sont à la recherche d’un investissement sécurisé avec de bons rendements ».

Bhima Adhinegara, économiste pour l’Institut National pour le Développement de l’Economie et des Finances (INDEF)

Outre les complications financières, une partie de la communauté politique ne soutient pas ce projet qui empêche l’État de s’occuper pleinement de la situation épidémique. Pour Mardani Sera, politicienne du parti nationaliste Partai Keadilan Sejahtera, il faut « oublier les choses qui ne sont pas importantes pour les cinq prochaines années ». Le pouvoir en place tente de défendre son projet en promouvant la création d’emplois (près d’1,3 million sur la zone) et le soutien économique des grandes puissances. Le ministère du Travail indonésien a détaillé la semaine dernière le rôle de ces pays dans l’édification de la capitale : le Japon s’occuperait du système énergétique, les États-Unis de la construction de routes et de ponts, et la Chine se préoccuperait du paysage urbain. Les travaux ont pris du retard, la construction devait commencer début 2021. Un délai de minimum deux ans a déjà été annoncé.

La future capitale intelligente vantée par le président est actuellement un mythe bien loin de la réalité sanitaire, une situation qui tourmente le chef d’État. Les habitants de Jakarta devaient migrer sur l’île de Bornéo en 2024, la dernière année du mandat du président Widodo qui ne pourra plus se représenter. Ce dernier reste toutefois convaincu de la faisabilité de cette entreprise, mais il semble oublier les nouvelles conséquences environnementales engendrées par ce changement de capitale.

Des problèmes qui s’accumulent

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La région de Kalimantan, au cœur d’un vaste programme de déforestation pour implanter la nouvelle capitale. Photo : DFAT library (CC-BY)

La superficie de la nouvelle capitale est estimée à 100 000 hectares, une surface qu’il va falloir créer sur l’actuelle forêt indonésienne. Un désastre environnemental qui provoquerait selon le chercheur Dr. Koni, le rejet de près de 48 millions de tonnes de CO₂. Les ONG s’inquiètent du développement des infrastructures dans la région au détriment des espaces naturels très riches en biodiversité. La future capitale se verrait démunie de sa principale retenue de carbone, ce qui entrainerait des conditions atmosphériques proches de celles de Jakarta (étude de l’Indice de Qualité de l’Air). Par ailleurs, le changement de capitale ne permet en rien d’améliorer les conditions de vie à Jakarta, la ville serait délaissée pour les habitants vivant sur place.

Un projet similaire a vu le jour au Myanmar en 2005, mais le changement de leur capitale fut un échec. Le travail, la famille et la proximité avec la ville ont empêché les habitants de quitter leur ville pour s’installer dans une nouvelle. L’actuelle capitale Naypyidaw est aujourd’hui décrite comme « ville fantôme ».

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Cependant, les conditions climatiques obligent les autorités locales à agir rapidement. Le relèvement des digues et la construction d’un réseau d’îles artificielles ambitionnent de protéger la ville contre la montée des eaux. Sans succès. Le coût très important des infrastructures et les doutes émis par plusieurs instituts de recherche ont poussé le pouvoir indonésien à suspendre les projets. Jakarta se retrouve seule, dépourvue de solutions face à une montée des eaux qui s’intensifie selon les dernières études.

Auteur de l’article : Benjamin Jacquet

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